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Le choléra en 1873 à Saint-Martin-aux-Buneaux

mardi 17 mai 2022, par Jean Claude Michaux

Comme de nombreuses autres maladies, le choléra nous est venu d’Asie. Le delta du Gange était l’un de ses foyers d’origine. Pendant plusieurs siècles, elle est restée endémique en Inde puis dans plusieurs autres pays d’Asie. En 1503, un officier de Vasco de Gama fait la première description d’une épidémie de diarrhées cataclysmique survenue en Inde ayant provoqué 20.000 morts. Ce n’est qu’au XIXe siècle que l’Europe sera affectée par le choléra. La France fut touchée par plusieurs pandémies en : 1832, 1849, 1854, 1866, 1892.

Pendant des siècles, les savants croyaient à la théorie miasmatique, selon laquelle les maladies telles que la peste, la malaria et le choléra étaient causées et transmises par l’air mauvais ou pollué. Forts de cette conviction, les scientifiques italiens ne furent pas convaincus, lorsqu’en 1854, Filippo Pacini identifia le bacille à l’origine du choléra. Sa découverte ne fut donc ni acceptée ni diffusée. Ce n’est que près de 30 ans plus tard, en 1883 que Robert Koch, au cours d’une expédition en Egypte, identifia à nouveau le vibrio cholerae. Compte tenu de sa notoriété, pour ses travaux sur la tuberculose, sa découverte de ce bacille sera alors largement acceptée et diffusée.

En 1873, la Normandie a été affectée par une épidémie de choléra, vraisemblablement arrivée de Russie ou de Hambourg par le Havre. Sur l’épisode cholérique de Saint-Martin-aux-Buneaux, les archives départementales de la Seine-Maritime nous ont conservé les rapports du docteur Lecoq, médecin des épidémies des cinq cantons Nord de l’arrondissement d’Yvetot . Il y relate ses visites, dans la seconde quinzaine de septembre, accompagné par le curé et des représentants du Conseil Municipal.

Début septembre, Madame Hamel, en bonne mère, s’était rendue au Havre pour soigner son fils atteint du choléra. A son retour, elle est tombée malade. Son fils et elle ont guéri, par contre deux jeunes voisins, de 11 mois et un an, ont été contaminés et sont décédés dès le dix septembre 1873. Le premier foyer d’infection se trouvait près de l’église, quartier de la Croix, lieu d’habitation de Madame Hamel. Un second foyer est apparu au Val, où habitait Madame Bunel qui avait lavé le linge des cholériques sans aucune précaution. Quelques jours plus tard, le Sous-Préfet d’Yvetot invite le médecin des épidémies à se rendre sur place et informe le Préfet de l’évolution de l’épidémie par plusieurs courriers successifs.

Le 17 septembre, Le docteur Lecoq, médecin des épidémies, sera accompagné dans ces visites par Monsieur le curé de Saint Martin et par Messieurs Bunel, adjoint au Maire, et Letellier, Conseiller municipal. A cette date, le choléra avait déjà tué cinq enfants et une femme de 40 ans. Cinq de ces morts habitaient le quartier de la Croix. En outre, plusieurs malades étaient dans un état grave et cinq autres présentaient les premiers symptômes de la maladie. Le docteur Lecoq donna des consignes très strictes sur les mesures sanitaires à adopter pour traiter les fumiers, les cercueils, les vêtements, les chambres et les déjections des malades. Les principaux produits préconisés étaient le chlorure de chaux, l’acide phénique, la chaux, le sulfate de fer.

Le 20 septembre, lors de sa seconde visite, le docteur Lecoq est accompagné par une religieuse, de l’ordre de la Compassion, venue spécialement pour soigner les malades. Deux malades supplémentaires étaient décédés. Les nouveaux malades, identifiés ce jour-là, ne présentent pas les symptômes du choléra mais de sa forme atténuée la cholérine. Le docteur Lecoq constate une amélioration du moral de la population du fait des soins scrupuleux de la mairie pour appliquer les mesures sanitaires. lettre du 19 septembre 1873 du sous-préfet au préfet de Seine-Inférieure

Le 23 septembre, il note un nouveau décès mais une amélioration pour beaucoup de malades. Comme dans ses rapports précédents, il dresse la liste nominative de tous les malades. L’inquiétude résultant de l’apparition d’un nombre important de nouveaux malades ne lui semble pas justifiée car il leur diagnostique la cholérine et non le choléra.

Son dernier rapport, du 1er Octobre, fait état de ses deux dernières visites. Deux enfants sont décédés au Val. Ils vivaient dans l’habitation de la famille Bunel où deux décès étaient déjà survenus. Le médecin pense que l’épidémie touche à son terme car aucun des derniers malades ne lui semble atteint de choléra. Au contraire, ils sont en phase de convalescence de leur cholérine. Le docteur Lecoq vante le rôle de M. Roquigny, Maire, de son épouse, ainsi que des habitants de Saint-Martin-aux-Buneaux. Il signale que tous les moyens sont employés pour améliorer les conditions d’hygiène, que de la viande et du vin sont distribués et que le curé et la religieuse visitent fréquemment les convalescents.

Les registres d’état civil de Saint-Martin-aux-Buneaux confirment tous les décès mentionnés dans ces rapports du docteur Lecoq.

Le dernier rapport du médecin des épidémies est daté du 1er octobre 1873. Dans le registre d’état civil des mois d’octobre à décembre 1873, je n’ai trouvé aucun acte de décès de l’une des personnes malades citées par le Docteur Lecoq. Ce qui confirme que l’épidémie était bien terminée.

A Saint-Martin-aux-Buneaux, dans les années 1870-1880, les naissances dépassaient très largement les décès. En 1873, à l’inverse, 59 décès seront constatés pour 45 naissances.

Grâce aux mesures sanitaires appliquées strictement, dès la première visite du docteur Lecoq, cette épidémie de choléra a été limitée aux deux foyers d’origine et maîtrisée en quelques semaines. Elle a cependant entraîné la mort très rapide de onze personnes dont huit enfants. En outre, 39 personnes atteintes par le Choléra ou la Cholérine ont survécu. Le foyer d’infection de l’église a été le premier et le plus important. Au Val, les quatre morts appartenaient tous à une seule famille. Madame Bunel, en lavant le linge des premiers cholériques, n’imaginait pas que quatre de ses enfants allaient mourir dans les jours suivants.

Jean-Claude Michaux

Liste des personnes décédées du choléra

Quartier de la Croix :
-  10 septembre Girard Eugénie 11 mois
-  10 septembre Saint Requier Maria 12 mois
-  15 septembre Buquet Louis enfant 11 ans
-  16 septembre Buquet Joséphine Rosalie, mère du précédent 40 ans
-  17 septembre Saint Requier Marie Magdeleine 4 ans
-  19 septembre Hamel Louis Pascal 53 ans
-  21 septembre Verdière Marguerite épouse Saint Requier 39 ans

Hameau du Val :
-  15 septembre enfant Bunel (Louis) 11 ans
-  18 septembre Bunel Célestine 18 ans
-  27 septembre Bunel Mathilde 7 ans
-  29 septembre Bunel Amandine Eugénie 9 ans

Liste des malades du choléra ayant survécu

Quartier de la Croix :
-  femme Hamel, 60 ans ;
-  fille de la femme Hamel ;
-  femme Carpentier Casimir, 36 ans ;
-  enfant de la Veuve Roger ;
-  femme Stanislas St Requier, 38 ans ;

Hameau du Val :
-  femme Carel, 45 ans,
-  femme Lambert Poisson, 35 ans,

Liste des malades de la cholérine ayant survécu

Quartier de la Croix :
-  femme Béchet, 30 ans ;
-  Béchet, Joseph, 6 ans ;
-  Bouillan Augustin, 10 ans ;
-  Buquet Marie, 59 ans ;
-  Buquet Onézine, 15 ans ;
-  Buquet Albert, 13 ans ;
-  femme Buquet, 40 ans ;
-  Carpentier Casimir, 35 ans ;
-  Cocatrix Victoire, 6 mois ;
-  Corroyer Auguste, 66 ans ;
-  Damois Joseph, 69 ans :
-  femme Denis, 35 ans, ;
-  Desjardins Charles, 70 ans ;
-  Drouet Alexandrine, 19 ans ;
-  Drouet Alexandre, 14 ans ;
-  Fiquet Constance, 28 ans ;
-  Gallois Gustave, 11 ans ;
-  fille Gallois, 6 ans ;
-  fille Girard, 14 ans ;
-  Isaac Auguste, 3 ans ;
-  Leclerc Amandine, 15 ans ;
-  Lefrançois Thomas 4 ans ;
-  femme Lefrançois Florentin, 40 ans ;
-  Lelièvre Ernest, 13 mois.
-  femme Lepley, 68 ans ;
-  Letellier Pierre, 55 ans ;
-  femme Pierre Letellier, 50 ans ;
-  Marchand, 60 ans ;
-  Marchand Marie, 12 ans ;
-  Maupas Pierre, 55 ans ;

Quartier du Val :
-  Bunel Eugénie, 9 ans ;
-  fille Bunel, 11 ans

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