Les Petites Dalles et la Mémoire des Hautes Falaises
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Un égyptologue aux Petites-Dalles : le Roi Lauer

lundi 8 juillet 2019, par Xavier Carteret

Je crois que le souvenir de mon grand-oncle, l’égyptologue Jean-Philippe Lauer (1902-2001), est encore assez vivace aux Petites-Dalles. Mais je crois aussi que l’on ne se souvient pas du « grand maître des pyramides » indépendamment de son épouse Marguerite, dite « Mimi », l’une des sœurs de mon grand-père Marc Jouguet, et l’une des filles de mon arrière-grand-père Pierre Jouguet (1869-1949), papyrologue et historien célèbre, spécialiste de l’influence grecque dans l’Égypte ptolémaïque et romaine. Si Jean-Philippe était discret, perdu dans ses méditations désertiques, Mimi était la pétulance même, tempérée par une force morale hors du commun. Jean Leclant (1920-2011), l’un des plus éminents égyptologue et orientaliste français, qui accompagna le couple dans un grand voyage en Nubie en 1963, se souvient : « Mimi est une femme exquise. C’est une personne extrêmement joviale et gaie et qui, en plus, adore chanter. Aussi, le soir à la veillée, elle nous offrait tout son répertoire de chansons populaires ! J’ai gardé un souvenir merveilleux de ce voyage avec les Lauer ». Ils formaient un couple nécessaire, indissociable, sur un nombre inquiétant de bases contradictoires, de socles branlants pour l’éternité, de jointures psychologiques improbables. Bref : un couple de la plus ancienne Égypte, taillé dans les blocs calcaires d’Imhotep, le premier grand architecte-bâtisseur de l’humanité, dont Jean-Philippe était la réincarnation. Cependant, tous deux avaient en commun une caractéristique physique frappante : l’extrême gracilité (ici, il faudrait non plus évoquer la pierre dure mais le cristal) alliée à une extraordinaire solidité et endurance. À un âge si canonique que ses ouvriers pensaient que Dieu l’avait oublié, Jean-Philippe, droit comme un Horus hiéroglyphique, parcourait son site de Sakkara au pas de jeune homme, et c’est à Tintin que ses petits-enfants l’avaient judicieusement comparé. Mimi, de son côté, après les épreuves de la Seconde Guerre mondiale — en 1944, « ayant dû se priver de tout pour nourrir sa famille, elle avait terriblement maigri et, à trente-sept ans, elle n’était plus que l’ombre d’elle-même », écrit Claudine Le Tourneur d’Ison —, consacre sa vie aux aveugles, avec une énergie qui la propulsera au début de notre siècle. Une photographie montre le couple Lauer déambulant sur les planches, aux Petites-Dalles, en direction de la cabine n°7 : la colonne et son ombre portée.

L’œuvre de Jean-Philippe Lauer

C’est un peu par hasard et par chance que Jean-Philippe débarque pour la première fois en Égypte, aussi rayonnant que le dieu Râ. Nous sommes à la fin de 1926. Quelques mois auparavant, le jeune homme est plutôt taciturne. Ses études d’architecture aux Beaux-Arts de Paris s’achèvent, mais que vont-elles lui offrir ? « L’architecture était totalement paralysée en France […] plus personne n’investissait dans la construction. Je songeais à partir pour l’Amérique latine ou le Maroc, des pays où il y avait beaucoup à faire », se souvient Lauer. C’est alors qu’une lettre, expédiée par la Destinée, tombe sur son bureau. Son cousin architecte Jacques Hardy l’informe que Pierre Lacau, le directeur du Service des antiquités égyptiennes (basé au Caire), recherche un jeune homme compétent pour seconder, sur le site de Sakkara, l’archéologue anglais Cecil M. Firth. Un contrat de huit mois est signé : il sera prolongé… l’espace d’une vie. Sakkara (ou « Saqqarah »), situé à une trentaine de kilomètres au sud du Caire, est un nom de village appartenant à la vaste nécropole memphique. C’est là qu’un des premiers pharaons, Djoser (ou « Djéser » ou encore « Zoser »), de la IIIe dynastie de l’Ancien Empire, a fait ériger l’une des premières architectures monumentales de l’humanité : la pyramide à degrés de Sakkara, son tombeau. Imhotep, personnage mythique, divinisé à l’époque saïte, assimilé par les Grecs à Asclépios (le dieu de la médecine), premier ministre et conseiller de Djoser, fut l’architecte non seulement de cette pyramide, mais de tous les édifices (temples, colonnades, mur d’enceinte, etc.) du complexe funéraire s’étendant autour d’elle, sur une surface rectangulaire de 544 mètres de long et 277 mètres de large.

En 1926, lorsque Jean-Philippe Lauer s’installe à Sakkara (dans une petite maison que Firth lui a construit), le site de Djoser-Imhotep est facile à décrire : une pyramide de 60 mètres de haut environ, à six gradins, entourée d’une zone sableuse pleine de reliefs, où le rectangle marquant le mur d’enceinte est bien visible. La pyramide a tout de même fait l’objet de plusieurs prospections durant le XIXe siècle : en 1821 par l’ingénieur italien Segato accompagnant le général prussien Heinrich von Minutoli, qui s’empresse, au retour, de perdre dans un naufrage des quantités d’objets prélevés dans la pyramide ; en 1837 par les Anglais J. S. Perring (ingénieur) et Howard Vyse (colonel) ; et encore en 1842-1843 par l’égyptologue Karl Richard Lepsius. Les galeries sont minutieusement explorées : on en dresse les plans, on réalise des relevés précis. Perring reproduit même les hiéroglyphes d’un chambranle de porte : Vyse y déchiffre un nom, « Neteri-Khet » — ou « Néferkhet ». Bien que ce nom soit répété, on n’y prête pas l’attention qu’il mérite : car, ainsi qu’on le découvrira plus tard, Neteri-Khet et Djoser ne font qu’un, et ce que Perring et Vyse avaient eu sous les yeux n’était autre que la titulature complète du roi… Les premières fouilles dans le complexe funéraire entourant la pyramide ne sont entreprises qu’à partir de 1924, par Cecil Firth. L’unique document de travail sur lequel il peut s’appuyer sont les deux plans de la nécropole esquissés par Lepsius et Jacques de Morgan au siècle précédent. Ceux-ci avaient noté que deux fortes buttes pouvaient bien correspondre à des pyramides de reines. Selon l’heureuse formule de Lauer, « à Sakkara, les dunes ne sont jamais innocentes »… Firth dresse l’oreille puis se met sérieusement au travail. Après avoir constaté que les fameuses buttes ne recouvraient pas des pyramides, mais d’étonnantes colonnes cannelées en calcaire blanc, il met au jour (sur le flanc nord de la pyramide) le serdab de Djoser avec sa statue parfaitement intacte, aujourd’hui conservée au Musée égyptien du Caire. Les découvertes s’enchaîneront, bientôt avec le concours de Jean-Philippe Lauer : au sud-est de la pyramide, une vaste cour rectangulaire avec plusieurs édicules mystérieux (des auteuls destinés aux sacrifices, peut-être) et divers autres éléments architectoniques, des temples, deux « maisons » présentant des fragments de façades et d’innombrables restes de colonnes, l’extraordinaire colonnade d’entrée, longue de 70 mètres, scandée par les ruines de ses quarante colonnes fasciculées, et débouchant sur une salle rectangulaire portant les vestiges de huit colonnes du même type, la cour du Heb-Sed et ses pans de chapelles ornées d’élégantes colonettes d’un style inédit ; sous la pyramide à degrés — dont les galeries n’avaient été que partiellement reconnues — Firth découvre en 1929 (l’année où Mimi et Lauer se marient en l’église Saint-Sulpice) deux chambres décorées de faïences bleues, l’une comportant trois stèles de Djoser, l’autre trois panneaux sur piliers, que Lauer remit plus tard au Musée du Caire. L’année précédente, c’est dans le cénotaphe du pharaon, adossé au mur d’enceinte sud, qu’eut lieu la scène la plus tintinoïde de toute la carrière de Lauer. Descendant dans le puits du tombeau, Firth et son jeune assistant sont arrêtés par une porte murée extrêmement prometteuse. Les ouvriers y creusent un passage à l’intention du maître. Mais celui-ci, souffrant d’embonpoint, reste coincé : « Je me souviens, confie Lauer, d’avoir retenu un fou rire en regardant ce pauvre Firth dont une moitié avait disparu dans la brèche et que les ouvriers tentaient, en le poussant par derrière, de faire passer de l’autre côté. Mais rien à faire […] Il fallut le tirer par les pieds pour le sortir de là. » L’Anglais, poussiérieux, n’a pas le choix : c’est son jeune et fluet disciple qui franchira la porte. Il faut laisser ici le soin à Jean-Philippe Lauer ne nous lire le plus savoureux passage de la bande dessinée : « Je me suis immédiatement glissé dans la brèche et j’ai plongé dans le trou, une bougie à la main. Je suis retombé deux mètres plus bas dans une antichambre où personne depuis quatre mille ans n’avait pénétré. Lentement, je me suis redressé en levant la bougie pour explorer l’espace où je me trouvais. Le cœur battant, je franchis une première salle avant de parvenir à un étroit passage. J’entrai alors dans une pièce oblongue très bien appareillée. Soudain, je m’écriai, à l’intention de Firth : “Oh ! Il y a une porte avec le protocole du roi comme dans la pyramide à degrés !” Dans une salle oblongue et perpendiculaire à la précédente, six panneaux […] avaient perdu la majeure partie des faïences bleues qui les recouvraient. Brisées, elles gisaient sur le sol. Un autre passage ouvrait sur une seconde chambre oblongue et je vis alors trois stèles recouvertes de reliefs d’une remarquable finesse. Fou de joie, je me mis cette fois à hurler : “C’est formidable, il y a des stèles ! Trois stèles !” “J’arrive ! J’arrive !” hurla Firth à son tour, tandis que les ouvriers redoublaient d’ardeur et tapaient de plus belle pour élargir la brèche à ses dimensions. En l’attendant, je tendais ma bougie vers les points d’ombre — on ne pénètre jamais dans un tombeau avec une lampe électrique. La bougie permet de détecter le manque d’oxygène. Quand elle s’éteint, c’est qu’il est grand temps de sortir ! […] Firth fut enfin à mes côtés. Les yeux exorbités, comme moi pétri d’émotion, il contemplait les stèles. Elles étaient magnifiques. L’une d’elles représentait le roi Djoser effectuant la course du Heb-Sed. Nous venions de découvrir le cénotaphe de Pharaon. » Jusqu’en 1959, le travail de Jean-Philippe Lauer fut presque exclusivement consacré aux fouilles et aux reconstitutions dans le complexe funéraire de Djoser à Sakkara. Après le brutal décès de Firth, en 1930, les prospections se poursuivent dans la pyramide, en compagnie de l’égyptologue Anglais James Edward Quibell. Sous la chambre des stèles, les deux hommes tombent sur deux sarcophages d’albâtre dont l’un contient les ossements d’un enfant de huit ans : le tombeau de Djoser révèle ses secrets par fragments, puis, d’un coup, par tombereaux, quand dans une galerie adjacente, c’est toute la vaisselle royale qui manqua les ensevelir…Une galerie, se souvient Lauer, « remplie de vaisselle depuis le sol jusqu’au plafond […] Son déblaiement, et celui de six autres galeries situées parallèlement plus au sud — seules les deux premières étaient remplies de vaisselle — nous demanda quatre campagnes de travaux, de 1933 à 1936 ». Cette vaisselle comportait plusieurs centaines de vases intacts mais surtout des milliers de fragments qui remplirent 6000 caisses !

La liste des objets trouvés sur le site ne s’arrête évidemment pas là. Mais c’est ici qu’il faut bien comprendre une chose : ce qui importait par-dessus tout aux yeux de Lauer, c’était la reconstitution des architectures à partir de leurs éléments d’origine, travail (ou art) appelé « anastylose ». Reflets tant de sa probité scientifique que morale, ses mots d’ordre étaient : protéger, préserver, conserver. Au cœur de son travail, une lutte acharnée contre la trahison envers le passé architectural, culminant dans la contrefaçon : « On en arrive, disait-il, à des choses, comme à Cnossos, où l’on a reconstitué entièrement le temple de Minos au point qu’on ne sait plus ce qu’il y a de fantaisie et ce qu’il y a de vrai. » Enveloppée dans la passion de remonter à l’identique l’œuvre d’Imhotep, se tient d’abord une passion pour la droiture et la vérité : « Je me suis pris au jeu de ce gigantesque puzzle au point d’être “possédé”. L’univers s’était raccourci à un champ de ruines qui hantaient mes jours et mes nuits. Alors dès que je recréais une forme, dès qu’une ébauche d’architecture se révélait à moi, j’entrais dans un état d’exaltation proche du délire ! » Si, à partir de 1951, Lauer délaisse un peu Imhotep pour les « pyramides à textes », il ne délaisse pas, se faisant, l’essence même de son travail. Car, que ce fut dans la pyramide de Pépi Ier ou dans celle de Mérenrê, il s’agissait de remettre à leur place initiale les blocs (gisants en fragments) gravés de hiéroglyphes : du puzzle, toujours du puzzle, nécessitant des qualités de patience, de calme et de persévérance hors du commun. Bien sûr, Jean-Philippe Lauer acquit, sur les pyramides, une connaissance phénoménale qui fit l’admiration de la communauté scientifique et le régal des amateurs d’égyptologie, surtout quand parut, en 1974, le grand ouvrage de synthèse, Le mystère des Pyramides, trois fois réédité. Mais, chez Lauer, le concret de la reconstitution l’emportait sur l’abstrait des hypothèses — le théorique, au fond, n’étant toujours qu’un auxiliaire du pratique. Et puis l’homme, architecte avant tout, aimait d’abord la matière ainsi que la dimension manuelle et « empirico-intuitive » du travail. Comme Imhotep, Lauer fut un bâtisseur, ou plutôt un « re-bâtisseur », puisque ce qui représentât à ses yeux son œuvre (LE travail pour lequel il faudrait se souvenir de lui), c’est l’anastylose effectuée dans le complexe funéraire de Djoser édifié par Imhotep. Il faut, pour se rendre compte au mieux de cette entreprise d’autant plus titanesque qu’elle ne fut menée, pour ainsi dire, que par un seul homme — ou à défaut de visiter le site —, feuilleter le superbe ouvrage composé par Claudine Le Tourneur d’Ison : Lauer et Sakkara. Vous y verrez notamment la reconstitution des chapelles dans la cour du Heb-Sed, celle de la frise de cobras sculptés en haut du mur de façade du tombeau Sud, l’anastylose des « colonnes-papyrus » de la Maison du Nord ou la reconstitution de la monumentale entrée dans le sanctuaire, sur le mur d’enceinte Sud. Mais le grand morceau de bravoure de Lauer, c’est la restauration de l’immense colonnade d’entrée : « l’œuvre dont je suis le plus fier », disait-il. À son arrivée en 1926, il découvre cette colonnade exhumée par Firth, qui se réduit à une série de bas de colonnes. Au terme d’un travail de fourmi — il faut, avant de faire le puzzle, retrouver les pièces, les analyser, les classer en les rapportant (une erreur et tout est fichu) au bon endroit de la bonne colonne ! — la galerie est en grande partie reconstituée, et il sera particulièrement fier d’y faire déambuler le président Chirac, lors de sa visite à Sakkara en 1996. « Parvenir à reconstituer la colonnade d’Imhotep, ce fut pour moi comme si j’avais découvert le trésor de Toutânkhamon ! »…

Retour aux Petites-Dalles

Tous les ans, de juillet à octobre, en raison de l’extrême chaleur qui empêchait le travail à Sakkara, Jean-Philippe Lauer retournait en France. Une routine qui ne fut contrariée que deux fois : durant la Seconde Guerre mondiale (de 1939 à 1945) puis de 1956 à 1959 en raison de la crise du canal de Suez. Rappelant ses fonctions de camoufleur lors de la guerre, Lauer écrit avec beaucoup d’humour : « Le plus cocasse dans cette histoire, c’est que je fus souvent obligé de faire exactement l’opposé de ce que je faisais depuis des années à Sakkara : là-bas j’exhumais, ici j’enterrais ! ». Dans les intervalles plus calmes, il poursuit ses travaux à Paris, y rédigeant Le problème des pyramides d’Égypte et construisant une vaste maquette du complexe funéraire de Djoser. Lors des événements de Suez, il fut maître de recherches au CNRS : « intéressant », commente-t-il… On l’a compris : sevré de Sakkara, Lauer trépigne. Il avoue très vite : « L’Égypte me manquait terriblement. J’étais parvenu, avant de partir, à achever en grande partie l’entrée du mur d’enceinte […] Il me restait encore à reconstituer les chapelles de la cour du Heb-Sed. »

Marguerite et Jean-Philippe Lauer passaient un mois d’été aux Petites-Dalles. Ils arrivaient le 14 juillet, et repartaient le 15 août en direction de la Touraine. Mimi explique : « Comme nous n’avions pas de pied-à-terre à Paris, nos vacances se partageaient entre la Harlandière, le manoir de mes beaux-parents en Touraine, une exquise demeure du XVIII° siècle, et les Petites-Dalles, la propriété de mes parents en Normandie, une maison pleine de charme et débordante de livres. » J’étais petit, mais je garde un souvenir assez vif des Lauer, qui étaient rarement seuls tous les deux dans cette maison des « Villas Saint-Jean ». Les petits-enfants, surtout, venaient beaucoup. Il y régnait une joyeuse agitation, assez haute en couleur, et les couleurs de ce temps restent pour moi le jaune, le rouge et l’orange. Car la délicatesse en matière de décoration, Mimi l’avait laissée dans la maisonnette de Sakkara. Aux Petites-Dalles, aux antipodes esthétiques des soieries indiennes, des marqueteries de nacre et des cuivres finement ciselés, les rampes de l’escalier, si criardement peintes qu’on ne voyait plus qu’elles ; à chaque étage, une agression chromatique : jaune/orange/rouge, je ne sais plus dans quel ordre (ou désordre). Mais pour un gamin, cela avait un charme fou…

Au milieu de ce tumulte fantasque, Jean-Philippe restait aussi hiératique qu’une colonne d’Imhotep. On le voyait peu, car il travaillait naturellement une grande partie de la journée. En bon égyptien de l’Ancien Empire égaré dans la modernité, Lauer était un homme à rites. Décrire l’une de ses journées d’été aux Petites-Dalles, c’est presque décrire toutes les autres. Avant de se mettre à son bureau, il filait acheter le pain à Sassetot. J’ignore si sa notoriété avait supplanté celle de l’Impératrice, et si, comme à Sakkara, il représentait un monument sacré : « Un jour que je montrais le mastaba de la princesse Idout à quelques amis, se souvient-il, un groupe d’Américains y fait irruption, conduit par un guide qui s’écrie en me voyant : “Tiens voici justement Monsieur Lauer”. Littéralement mitraillé de flashes qui crépitent de tous côtés, je salue de la main et, me frayant difficilement un passage parmi ces photographes amateurs, je passe à côté d’une dame qui me dit presque à l’oreille : “May I touch you ?” Je n’ai pu que lui répondre : “O.K., Madame, with pleasure.” »

On connaît la fameuse « promenade du philosophe » Kant à Königsberg, mais on a prêté moins d’attention à celle, aussi rituelle, de l’égyptologue Lauer aux Petites-Dalles. Car tous les jours, en fin d’après-midi (après avoir terminé son travail), et exactement à la même heure, Jean-Philippe venait cueillir Mimi à la plage pour la promenade. Prendre ici le « la » en son sens non général, puisque le trajet était invariablement le même : une boucle passant par la chapelle, le bois, la ferme des Bruyères, la mare au gabion, et retour par le Sentier des Douaniers. Durant la balade, si le corps de Lauer était aux Dalles, sont esprit était à Sakkara. Très « savant Cosinus », il machouillait sans cesse des problèmes non résolus. Longtemps, il médita sur le problème majeur des grandes pyramides — celles de Khéphren et surtout, la plus grande de toutes, celle de Khéops —, à savoir : comment ont-elle pu être érigées ? Partant de l’hypothèse de Diodore de Sicile d’un usage de rampes en bois pour hisser les blocs de pierre, Lauer approfondit considérablement la question, au point d’aboutir à une explication qui, à ses yeux, était la seule possible. Le « système des rampes frontales », exposé en détails dans plusieurs ouvrages, laissait pourtant sceptiques certains de ses collègues. Or, on vient d’exhumer, sur le plateau désertique d’Hatnoub (non loin de Gizeh), une rampe en bois paraissant destinée au transport des pierres géantes… Cependant, Imhotep laissait à Lauer des interrogations autrement redoutables, concernant, disait-il, des « problèmes que je n’ai pu résoudre dans mes reconstitutions. Évidemment, si j’avais pu converser avec Imhotep, ça m’aurait facilité bien des choses. » Ces questions en suspens, peut-être en faisait-il part lors des petites conférences qu’il donnait de temps en temps, dans la maison du 104C, à un auditoire de Dallais privilégiés. Privilégiés certes, mais peut-être pas toujours triés sur le volet (cassé). Car, un jour où Lauer présentait son anastylose de la grande colonnade (diapos à l’appui), une dame lança du fond de la salle : « Ah ! Y’a de l’aération ! »…

L’attitude très absorbée dans ses méditations de Jean-Philippe Lauer, je la revois parfaitement. C’était au début des années 1990, lors d’une promenade en forêt à l’Étang-la-Ville. Dubitatif devant une Russula heterophylla qui correspondait mal aux descriptions classiques, j’en oubliais mon père et mon grand-oncle qui, en pleine conversation égyptologique, m’avaient eux aussi oublié. Mais, une fois revenu à leur hauteur, deux choses me frappèrent : d’une part l’indifférence totale de Lauer à l’égard de ma passion (on ne garde pas dans les mains une tripotée de champignons bizarres sans, normalement, être un peu questionné) ; et d’autre part son air si singulier, l’air d’être là et de ne pas y être, d’écouter l’autre en même temps que soi-même avec une égale intensité. Cette attitude si particulière, et si attachante, s’est intensifiée avec le temps, non en raison de l’âge (car Lauer faisait semblant de vieillir), mais parce que dans les dix dernières années de sa vie, l’ermite de Sakkara consacra toutes ses forces vives à la construction d’un « Musée Imhotep », où il pourrait montrer et expliquer son œuvre entière, à travers des objets de fouille et surtout par sa grande maquette du site de Djoser réalisée durant la guerre. « Ce musée, disait-il, est indispensable pour permettre aux néophytes que sont les touristes de comprendre clairement ce que fut l’ensemble de Djoser ainsi que le rôle des derniers vestiges reconstitués depuis un demi-siècle ». Jamais Lauer n’eut à batailler autant avec les administrations et les institutions. Ce n’est qu’en avril 2006 que le musée Imhotep fut inauguré, en présence de Jacques Chirac, et tel qu’enfin Lauer l’avait imaginé, mais…cinq ans après sa mort. La vérité, il faut le dire, est tragique. Après qu’on eut, en 1996, détruit derrière son dos, sous ordre du ministre de la culture égyptienne, le bâtiment qui prenait forme, on inaugura en mars 2000 un musée pour rire, inachevé et trahissant la plupart des désidératas de Jean-Philippe Lauer. « Il resta longtemps silencieux, les yeux rivés sur les murs de béton », se souvient Claudine Le Tourneur d’Ison, qui l’avait accompagné ; « de retour en France, ajoute-t-elle, après ce dernier affront des Égyptiens, Lauer ne parla plus jamais d’Égypte. Au fil des mois, je l’ai vu, pudique et secret, se replier dans le silence de sa douleur. »

Enfin, le secret, le silence…que sait-on au juste ? Ces traits de caractère, Jean-Philippe les tenait d’abord de son père Philippe, célèbre historien et conservateur en chef de la Bibliothèque nationale. La seule chose qui échappe au mystère à l’intérieur d’un crâne normalement constitué, ce sont les souvenirs. Sous ce rapport, les têtes de Marguerite et Jean-Philippe Lauer étaient bien remplies. Car « leur » Égypte est loin de se réduire aux travaux de Sakkara. Il y eut des voyages invraisemblables, des fêtes somptueuses ou des rencontres fameuses : reines, présidents, militaires, entrepreneurs, écrivains, etc. Et puis, il y eut Howard Hawks. L’histoire de la venue à Sakkara du célèbre cinéaste hollywoodien ferait à elle seule l’objet d’un film prodigieux. En 1954, Hawks jeta son dévolu sur le site égyptien pour tourner un péplum, La Terre des pharaons. Durant plusieurs mois, la petite oasis de Lauer se transforma en « vraie fourmilière » : l’équipe de tournage et seize mille figurants… En outre, des centaines d’ouvriers furent réquisitionnés pour fabriquer la pyramide du film. Une pyramide de carton-pâte ? Non, une vraie. Et faite dans les règles de l’art Ancien Empire. Lauer conseilla à Hawks de s’appuyer sur la pyramide à degrés de Zaouiêt el-Aryan (au sud de Gizeh), restée inachevée. Parfait pour le cinéaste, mais parfait aussi pour Lauer : car la reconstitution intégrale de cette pyramide permettrait à l’égyptologue-architecture de vérifier son « système des rampes frontales ». Si Jean-Philippe n’a pas encouragé les anachronismes du réalisateur (notamment la présence de chameaux, en réalité inconnus en cette lointaine époque), je pense que le fait qu’il ait tiré une pyramide à faces lisses du chapeau d’une pyramide à degrés ne le dérangea pas, bien au contraire.

Aux Petites-Dalles, quelques personnes ont encore des souvenirs d’adulte, ou d’adolescent, du couple Lauer. Moi, je n’ai que des souvenirs de gosse, mais sans doute sont-ils les plus beaux car, comme les hiéroglyphes sur les blocs de l’ancienne Égypte, ils sont gravés (et non simplement dessinés) dans mon esprit. Là, Lauer n’y représente nullement l’Égypte et les travaux de Sakkara. Les images et les sons minuscules qui m’occupent sont l’envers du « monumental » dont il s’occupait : je le revois dans le jardin aux petits cailloux, silencieux, bien calé dans son fauteuil de rotin ; j’entends sa voix si particulière, volontaire et fluette à la fois, scandée de « n’est-ce pas ? » d’un autre âge, et que j’ai retrouvée un peu chez Henri Romagnesi, autre monument classé au patrimoine français, de la mycologie cette fois. Nous étions, avec mon frère, ses « petits potirons » : il faut oser l’avouer, n’est-ce pas ?

Bibliographie consultée

DRIOTON, Étienne & LAUER, Jean-Philippe. Sakkarah, les monuments de Zoser. Le Caire, Imprimerie de l’Institut Français d’Archéologie Orientale, 1939, 24 p. & 66 photographies noir & blanc.

LAUER, Jean-Philippe (avec la collaboration d’Albert Shoucair). Saqqarah, la nécropole royale de Memphis. Tallandier, 1976, 250 p. & 175 photographies couleurs et noir & blanc.

LAUER, Jean-Philippe. Saqqarah, une vie. Entretiens avec Philippe Flandrin. Rivages, 1988, 238 p. & 39 photographies noir & blanc. LAUER, Jean-Philippe (avec la collaboration de Claudine Le Tourneur d’Ison). Je suis né en Égypte il y a 4700 ans. Albin Michel, 2000, 272 p. et 16 photographies noir & blanc.

LE TOURNEUR D’ISON, Claudine. Une passion égyptienne : Jean-Philippe et Marguerite Lauer. Plon, 1996, 252 p. et 45 photographies noir & blanc.

LE TOURNEUR D’ISON, Claudine. Lauer et Sakkara. Tallandier, 2000, 146 p. et de très nombreuses photographies couleurs.

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